Il y à un immeuble au 29 avenue Rapp, dans le 7e arrondissement, qui arrête les passants depuis plus d’un siècle. Pas parce qu’il est beau au sens classique : les Parisiens de 1901 l’ont d’ailleurs trouvé scandaleux. Mais parce qu’il est impossible de passer devant sans lever les yeux. La façade est un organisme vivant. Des têtes sculptées émergent de la pierre comme des fruits d’une branche. Des lianes en céramique vernissée s’enroulent autour des fenêtres. La porte d’entrée, encadrée de figures féminines à demi nues, ressemble à l’ouverture d’une grotte enchantée. C’est l’immeuble Lavirotte, chef-d’œuvre de l’Art nouveau parisien. Et c’est le genre de bâtiment qui vous fait comprendre que Paris n’a pas qu’un seul visage.
On parle beaucoup de l’haussmannien, à juste titre, c’est l’ADN architectural de la capitale. Mais Paris à un autre héritage, plus discret, plus exubérant, plus surprenant : celui de l’Art nouveau. Le Paris 1900. Celui des courbes et des volutes, du fer forgé qui imite la tige de nénuphar, de la céramique qui éclate en couleurs sur des façades que personne n’attendait. Un Paris de rupture, de provocation élégante, qui a laissé dans la ville des traces indélébiles, à condition de savoir où regarder.
L’Art nouveau à Paris : une révolution de dix ans
L’Art nouveau est un mouvement bref. À Paris, il dure à peine quinze ans : de 1895 à 1910 environ. Mais ces quinze années produisent une densité d’inventions architecturales stupéfiante.
Le contexte : la fin du XIXe siècle est une époque d’ébullition. L’Exposition universelle de 1889 a donné la tour Eiffel. Celle de 1900 donne le Grand Palais, le Petit Palais, le pont Alexandre-III et les premières stations de métro. Paris se veut capitale de la modernité. Et un groupe d’architectes décide que la modernité ne peut pas se contenter de répéter les codes haussmanniens. Il faut inventer.
Leur manifeste est simple : la nature comme modèle. Fini les lignes droites, les angles droits, la symétrie imposée. Place aux courbes organiques, aux motifs végétaux, aux matériaux nouveaux : le fer apparent, la céramique colorée, le verre courbe, la mosaïque. L’ornement n’est plus appliqué sur la structure : il EST la structure. La façade devient sculpture.
Le public est divisé. La critique est souvent féroce. On parle de “style nouille”, de “délire ornemental”. Le jury du concours des façades de la Ville de Paris, lui, est conquis : il attribue ses prix à Lavirotte, Guimard, Bigot : les architectes les plus audacieux du mouvement. Ce paradoxe résume l’Art nouveau parisien : trop radical pour le goût bourgeois, mais reconnu par les institutions comme une avancée majeure.
Puis, aussi vite qu’il est apparu, l’Art nouveau disparaît. Dès 1910, le mouvement Art déco prend le relais : retour aux géométries, aux lignes droites, à une modernité plus sage. L’Art nouveau devient démodé, puis oublié, puis redécouvert dans les années 1960-1970. Aujourd’hui, ses réalisations parisiennes sont protégées, restaurées, vénérées. Et les appartements qui se cachent derrière ces façades extraordinaires sont parmi les plus convoités du marché.
Hector Guimard : le maître du style
On ne peut pas parler d’Art nouveau à Paris sans parler de Guimard. Hector Guimard (1867-1942) est l’architecte le plus prolifique et le plus radical du mouvement en France. Son œuvre parisienne est concentrée dans un périmètre restreint, essentiellement le 16e arrondissement, autour d’Auteuil, mais elle a transformé le paysage de la ville.
Le Castel Béranger : 14 rue La Fontaine, 16e
C’est l’immeuble fondateur. Construit entre 1895 et 1898, le Castel Béranger est le premier bâtiment Art nouveau de Paris. Guimard a 28 ans quand il commence le chantier. Il dessine tout : la façade (trois matériaux différents, pierre, brique, meulière, assemblés en une composition asymétrique), la porte d’entrée en fer forgé aux formes végétales hallucinées, les garde-corps des balcons, les poignées de porte, le papier peint, les carrelages du vestibule. Chaque détail est pensé, dessiné, unique.
Le bâtiment remporte le premier concours des façades de la Ville de Paris en 1898. Les Parisiens le surnomment immédiatement le “Castel Dérangé”. Guimard s’en amuse. Sa carrière est lancée.
Aujourd’hui, le Castel Béranger est classé monument historique. Les appartements changent très rarement de main : quand ils le font, c’est un événement sur le marché. La dernière vente connue, il y à quelques années, s’est négociée avec une prime de plus de 15 % par rapport aux immeubles voisins.
L’Hôtel Mezzara : 60 rue La Fontaine, 16e
À quelques numéros du Castel Béranger, l’Hôtel Mezzara (1910-1911) est l’une des dernières réalisations de Guimard à Paris. C’est un hôtel particulier, pas un immeuble de rapport, et il montre Guimard au sommet de sa maîtrise. La façade en pierre et brique est plus apaisée que le Castel Béranger, mais l’intérieur est spectaculaire : un escalier monumental en bois sculpté, des vitraux, des ferronneries d’une finesse inouïe.
L’ensemble de la rue La Fontaine et de la rue Agar
Le 16e arrondissement, autour d’Auteuil, est le territoire Guimard par excellence. En plus du Castel Béranger et de l’Hôtel Mezzara, on trouve rue La Fontaine et dans les rues adjacentes plusieurs immeubles signés ou inspirés de Guimard : le n°17-21 rue La Fontaine (immeuble Jassedé), la rue Agar avec ses maisons aux ferronneries caractéristiques. Une promenade dans ce quartier est un cours d’architecture à ciel ouvert.
Le 16e arrondissement, et Auteuil en particulier, attire un profil d’acheteur très spécifique : des amoureux d’architecture, des collectionneurs, des esthètes qui préfèrent une façade Art nouveau à une vue sur la Seine. Nos chasseurs connaissent bien ce marché de niche : il faut de la patience, du réseau et un œil exercé pour y dénicher les pépites.
Les entrées de métro
L’œuvre la plus visible de Guimard à Paris, ce sont les entrées de métro. Commandées par la Compagnie du Métropolitain pour l’ouverture du réseau en 1900, ces édicules en fonte et verre, avec leurs tiges végétales, leurs lampadaires en forme de fleur et leurs panneaux “MÉTROPOLITAIN” en lettres ondulantes, sont devenus l’un des symboles de Paris dans le monde entier.
Il en subsiste environ quatre-vingts, dont deux édicules couverts complets : à Abbesses (18e) et à la station Arts et Métiers (sortie rue de Turbigo, 3e). Le modèle de Châtelet a été offert à la ville de Montréal. Celui de la Porte Dauphine (16e) est l’original le mieux conservé.
Ce qui est remarquable, c’est que ces entrées de métro ne sont pas des objets de musée. Elles fonctionnent. Chaque jour, des millions de Parisiens passent sous une œuvre d’Hector Guimard pour prendre le métro. L’Art nouveau, à Paris, n’est pas dans un musée : il est dans la rue, dans la vie quotidienne. C’est peut-être ce qui le rend si attachant.
Jules Lavirotte : l’exubérant
Si Guimard est le maître, Lavirotte est le virtuose. Jules Lavirotte (1864-1929) pousse l’Art nouveau dans ses retranchements les plus spectaculaires. Là où Guimard reste (relativement) sobre dans ses façades résidentielles, Lavirotte explose.
29 avenue Rapp : le chef-d’œuvre
On revient à l’immeuble qui ouvre cet article. Le 29 avenue Rapp, construit en 1901, est probablement la façade la plus extraordinaire de Paris, toutes époques confondues. Lavirotte a fait appel au céramiste Alexandre Bigot pour couvrir la façade de grès flammé aux couleurs de sous-bois, verts, bruns, ocres, bleus profonds. Les sculptures de Jean-Baptiste Larrivé représentent des figures allégoriques, des visages de femmes, des animaux entrelacés dans une végétation luxuriante.
La porte d’entrée est une œuvre à part entière : un portail en bois sculpté encadré de figures féminines sensuelles, surmonté d’un linteau en grès où des lézards se faufilent entre des feuillages. L’ensemble a remporté le concours des façades de 1901 : à l’unanimité du jury, dit-on.
L’immeuble se trouve dans le 7e arrondissement, à deux pas de la Tour Eiffel et de l’École Militaire. Les appartements, quand ils se libèrent, ce qui est rare, se négocient au prix fort. La vue depuis les étages supérieurs inclut la Tour Eiffel. Ajoutez à cela la façade Lavirotte, et vous obtenez l’un des biens les plus exceptionnels du marché parisien.
3 square Rapp : le discret
À quelques mètres du 29 avenue Rapp, au 3 square Rapp, Lavirotte a signé un autre immeuble, moins spectaculaire mais tout aussi intéressant. La façade est plus sobre, pierre de taille avec des inserts de céramique colorée, mais la qualité de l’ornementation reste remarquable. C’est un bon exemple de ce que l’Art nouveau pouvait produire dans un registre plus contenu, plus résidentiel.
34 avenue de Wagram : le monumental
Dans le 8e arrondissement, l’immeuble Ceramic Hôtel (aujourd’hui Elysées Ceramic, un hôtel) est une autre réalisation Lavirotte-Bigot. La façade est entièrement recouverte de céramiques, un tour de force technique pour l’époque. Les motifs floraux en relief, les couleurs chatoyantes, les mascarons aux expressions théâtrales, tout est excessif, assumé, jubilatoire.
Les autres trésors à découvrir
L’Art nouveau parisien ne se résume pas à Guimard et Lavirotte. Voici quelques adresses moins connues qui méritent le détour.
Le 33 rue du Champ-de-Mars (7e) : un immeuble dont la façade en grès flammé a été restaurée récemment, avec des motifs végétaux d’une finesse remarquable. Le 39 rue de Turbigo (3e) : un immeuble commercial dont la façade en céramique polychrome est l’une des plus photographiées du quartier. Le 14 rue d’Abbeville (10e) : une façade spectaculaire avec des céramiques florales turquoise et or, souvent citée parmi les plus belles du 10e arrondissement : un quartier qui recèle plus de trésors Art nouveau qu’on ne le croit.
Et n’oublions pas les intérieurs. Le restaurant Bouillon Julien (16 rue du Faubourg-Saint-Denis, 10e) est un condensé d’Art nouveau : vitraux, peintures murales, mosaïques, boiseries sculptées, le tout dans un bouillon parisien à 15 euros le repas. La brasserie Mollard (rue Saint-Lazare, 8e) offre un décor de céramiques Art nouveau classé. Et la pharmacie du 37 rue Jean-Pierre Timbaud (11e) a conservé ses boiseries et ses vitraux d’origine, on y achète son paracétamol dans un décor de 1900.
Le conseil de Jean Mascla, L’Art nouveau est un marché de passionnés. Les biens dans ces immeubles sont rares, les propriétaires y sont attachés viscéralement, et les ventes se font souvent de gré à gré, en dehors des circuits classiques. C’est un segment où un chasseur d’appartement fait toute la différence, parce que ces opportunités ne passent jamais par les annonces. Elles passent par le réseau, le bouche-à-oreille, la patience. Exactement ce que nous savons faire.
Habiter un immeuble Art nouveau : le charme et les contraintes
Vivre dans un immeuble Art nouveau, c’est vivre dans une œuvre d’art. Mais une œuvre d’art classée, ce qui implique des contraintes spécifiques.
La plupart des immeubles Art nouveau remarquables de Paris sont inscrits ou classés au titre des monuments historiques, ou situés dans le périmètre des Bâtiments de France. Concrètement, cela signifie que tout travail en façade, changement de fenêtres, ravalement, installation de climatisation, nécessite l’accord de l’Architecte des Bâtiments de France. Les délais sont longs, les exigences strictes, les coûts souvent majorés par l’obligation d’utiliser des matériaux et des techniques conformes à l’époque de construction.
À l’intérieur, la situation est plus souple. Sauf classement intérieur spécifique (rare), vous êtes libre de rénover votre appartement comme vous l’entendez. Mais la plupart des propriétaires d’appartements Art nouveau font le choix de conserver, voire de restaurer, les éléments d’époque : parquets marquetés, vitraux, ferronneries intérieures, moulures végétales. C’est ce qui fait la valeur du bien, et c’est ce qui fait le plaisir d’y vivre.
Le budget rénovation dans un immeuble Art nouveau est typiquement 20 à 30 % supérieur à celui d’un haussmannien classique, les matériaux sont plus rares, les artisans spécialisés plus chers, et le respect du style exige une attention au détail qui ne s’improvise pas. C’est un investissement, mais c’est aussi la garantie d’habiter un bien qui prend de la valeur avec le temps, la rareté, en immobilier comme en art, ne se déprécie jamais.
Si l’Art nouveau vous fascine, si vous êtes le genre de personne qui lève les yeux sur les façades, qui remarque un garde-corps en fer forgé ou une céramique vernissée, parlons de votre projet. Paris cache encore quelques appartements Art nouveau qui n’attendent que le bon propriétaire. Et nos chasseurs savent exactement où les trouver.
Pour compléter cette exploration architecturale, retrouvez notre guide des plus beaux immeubles haussmanniens de Paris et notre sélection des plus beaux quartiers pour vivre à Paris.
Questions fréquentes
Où voir les plus belles façades Art nouveau à Paris ?
Les plus belles façades Art nouveau de Paris se concentrent dans trois secteurs : le 16e arrondissement à Auteuil (ensemble Guimard de la rue La Fontaine, Castel Béranger, Hôtel Mezzara), le 7e arrondissement autour de l'avenue Rapp (immeuble Lavirotte au n°29, céramiques spectaculaires), et le 10e arrondissement (39 rue de Turbigo). Les entrées de métro Guimard, Abbesses, Arts et Métiers, Châtelet, sont les témoins les plus visibles de ce mouvement dans l'espace public.
Peut-on acheter un appartement dans un immeuble Art nouveau à Paris ?
Oui, plusieurs immeubles Art nouveau parisiens sont des copropriétés résidentielles. Les appartements y sont rares sur le marché (les propriétaires s'y attachent fortement) et se négocient avec une prime patrimoniale de 10 à 15 % par rapport aux immeubles classiques du même quartier. Les contraintes incluent la protection au titre des Bâtiments de France, qui encadre strictement les travaux en façade et dans les parties communes.
Quelle est la différence entre Art nouveau et haussmannien à Paris ?
L'haussmannien (1853-1870) se caractérise par la rigueur, la symétrie et la sobriété ornementale : pierre de taille, façades alignées, corniches rectilignes. L'Art nouveau (1895-1910) rompt avec cette discipline : lignes courbes inspirées de la nature, asymétrie assumée, matériaux nouveaux (fer, céramique, verre coloré), ornements végétaux et animaliers. Les deux styles coexistent harmonieusement dans le paysage parisien, le post-haussmannien (1880-1910) faisant la transition entre les deux.